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Transformer la nature, est-ce gagner en liberté ?


Un sujet de bac, une utopie scolaire, et une question qui traverse notre époque — posée lors du cycle Palladio 2023 : (Ré)concilier la ville avec la nature.

« Chers élèves, nous nous retrouvons ici aujourd'hui pour l'épreuve de philosophie. Cette épreuve vient clôturer votre première étape avant d'intégrer le supérieur. La note n'est pas impactante scolairement. Mais elle aura certainement une incidence sur vos vies d'adulte. Le sujet : transformer la nature, est-ce gagner en liberté ? »

En 4 heures, vous allez maximiser les échanges, écouter les points de vue, élaborer une réponse consensuelle. Puis nous nous retrouverons sous les pommiers, où notre chef étoilé a préparé un buffet à partir des récoltes de nos agriculteurs partenaires. Les administrateurs de la ville seront là pour partager leur regard sur la nature et la liberté. L'après-midi sera libre mais encadrée — la coulée verte, les prairies au bord de la rivière, la route des arts. L'interdiction d'accéder aux zones de préservation naturelle reste de mise : les animaux de passage dans la ville ne doivent pas être perturbés.

Évidemment, ceci est un roman de fiction. Excepté l'intitulé du sujet, qui est bien celui du bac 2023.


Les auditeurs du cycle Palladio 2023 réunis sur un toit-terrasse à Bruxelles
Les auditeurs/contributeurs du cycle 2023 de Palladio à Bruxelles accueillis par Philippe Close.

Ce sujet fait directement écho à la présentation de Joëlle Zask lors du cycle Palladio — un lien fort entre écologie, démocratie et éducation. Comme elle nous le rappelle, notre conception de la ville est liée à notre imaginaire et notre culture.

Dans l'imaginaire occidental, la ville est un rêve d'élévation vers l'immortalité : quitter la nature, fuir les dangers du sauvage, se protéger derrière des murailles, vers un idéal minéral, géométrisé, contrôlé. Cet imaginaire se concrétise dans des utopies : la tour de Babel, Urbino, La Ville Radieuse de Le Corbusier. Des concepts qui font table rase de l'existant, sans compromis avec les autres vivants.

De l'autre côté, la raison nous ramène à la fraternité. Le philosophe Emerson définit la démocratie par la self-reliance — une position politique qui revendique la voix du sujet contre le conformisme, contre les usages acceptés de façon non critique, contre les institutions devenues non représentatives, « confisquées ». Pour maintenir la démocratie, il faut faire vivre à la fois le système et la culture démocratique. La ville doit donc faciliter l'échange et les adaptations au fil des changements de la société.

La réconciliation de la ville et de la nature exige de laisser de la place à l'imprévisible. L'étude des insectes le révèle : quel que soit notre niveau de connaissance, il y aura toujours quelque chose de nouveau à découvrir. Nos observations mêmes influencent les comportements. Cette irréductibilité est fondamentale — elle s'oppose aux déterminismes qui prétendent réduire le vivant à nos grilles de lecture. En réalité, nous façonnons activement notre propre réalité à travers notre utilisation des ressources disponibles.

L'écologie ne consiste pas seulement à faire partie de notre environnement, mais à y prendre part activement, tel un partenaire dans une démocratie.

Joëlle Zask nous invite à mobiliser une pensée écologique nourrie de ressources multiples : physique, chimie, géographie, anthropologie, sociologie. Une pensée différente de celle du scientifique, du spécialiste ou du journaliste — les sciences étant, comme elle le rappelle, des mœurs déjà vérifiées. Ainsi nous pourrons échapper au « mauvais sauvage » terrifiant ou au « bon sauvage » romantisé — deux impasses pour construire une ville durable. Il faut définir le sauvage autrement : comme l'imprévisible. C'est une vision pragmatique, d'observation. Dépasser les postures d'éradication ou d'hospitalité vis-à-vis des autres vivants, sortir des dualités pour faciliter la coexistence.

Observer, avec humilité. Profiter des transformations de nos infrastructures pour laisser la nature se réapproprier les friches urbaines — comme la petite ceinture, réinvestie par le vivant.

Dans nos rôles de bâtisseurs de villes, nous avons une responsabilité : sensibiliser, éduquer, faciliter les échanges pour plus de démocratie et d'écologie. Nos réalisations doivent servir d'exemples concrets — et inspirer des modes de vie plus durables.